Les Prix de fidélité à la montagne

Comme chaque année depuis 1953, Saint-Vincent a accueilli la remise des Prix de fidélité à la montagne. Nul ne peut nier la noblesse de cette intention : rendre hommage à celles et ceux qui, dans nos vallées et sur nos pentes, mènent une vie rude, honnête et courageuse. Il y a là un geste de reconnaissance sincère envers nos montagnards.
Mais il convient aussi de regarder cette cérémonie avec lucidité. Car l’on risque de confondre des réalités profondément différentes. D’un côté, le guide ou le champion de ski, récompensé pour un exploit personnel, librement recherché, fruit de l’effort et de l’émulation. De l’autre, le paysan, la mère de famille, l’enfant des hauteurs, attachés à la montagne non par goût du défi, mais parce que telle est leur condition de vie, souvent marquée par la fatigue, le sacrifice et parfois la misère.
Dans le premier cas, l’on célèbre la performance. Dans le second, l’on constate un état de fait. Cette fidélité à la montagne n’est pas toujours un choix : elle est souvent une nécessité acceptée avec dignité. Voilà pourquoi il serait dangereux de présenter sur le même ton la gloire sportive et la peine quotidienne.
Je pense à ces enfants qui parcourent des heures de chemin pour rejoindre l’école, à ces familles nombreuses qui luttent chaque jour pour subsister, à ces hommes et à ces femmes qui maintiennent vivante notre terre au prix d’efforts silencieux. Ils méritent toute notre admiration, mais non que leur difficulté devienne un spectacle ou un exemple imposé à d’autres.
L’ascétisme volontaire peut être une vertu. L’ascétisme collectif serait une injustice. On ne bâtit pas l’avenir d’un peuple sur la résignation à la peine.
Je ne conteste pas l’existence de ce prix. Je souhaite seulement qu’on lui rende son sens véritable. Qu’il ne soit pas une simple fête de circonstance, mais un moment de conscience. Qu’il rappelle à chacun la gravité de la condition montagnarde, le devoir de solidarité et l’urgence d’apporter des réponses concrètes.
Les personnes honorées à Saint-Vincent ne sont pas des figures de folklore. Ce sont des Valdôtains auxquels justice est due.
Corrado Gex
*12 avril 1932 / +25 avril 1966
Tiré de Le Peuple valdôtain du 10 octobre 1958
https://www.unionvaldotaine.org/echos-valdotains/les-prix-de-fidelite-a-la-montagne